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33Ruca 24 février 2019 © Tom Kerhardy

Écoute, petit homme…

Prends le temps de t’asseoir. Juste t’asseoir. Oh, pas longtemps. Juste pour réfléchir, reprendre ton souffle, comme ça, pour voir. Regarder, contempler, réfléchir, comprendre le sens de ton chemin…

Quand on trace une simple droite pour matérialiser l’échelle du temps de ta bonne vieille planète, entre moins treize et plus cinq milliard d’années, les derniers millénaires que tu viens de vivre ne représentent rien, pas même un point minuscule. Sur ce point lilliputien, portant en lui la douzaine de millénaires de ta moderne humanité, te battant pour des détails insignifiants ne durant que l’espace d’un instant, tu te persuades de l’éternité des choses. Tu es pourtant de passage, microbe nano technologique perdu dans l’infini du temps.

Sur cette droite, combien de cataclysmes, de chaos, d’éruptions volcaniques, de tsunamis, d’inondations, de nuages de désolation, de déluges oubliés ? Ta terre, vit, éructe, bouge, ronfle, mais les éléments sont inamovibles. Eau, terre, feu, air rythment ton évolution au gré des humeurs de dame nature. Tu viens, tu vis, tu pars. Un autre te remplace.

Ta propre nature ne change pas non plus. Tu t’interroges toujours sur la vie, la mort, d’où tu viens, où tu vas, en reproduisant sempiternellement les mêmes erreurs, les similaires errements où orgueil, avidité et pouvoir te conduisent aux pires extrémités. Tu es un loup pour l’homme, encore que le loup attaque seulement pour manger, là où tu y trouves parfois du plaisir.

La source de la vie t’échappe, comme l’inaccessible issue où se tarit l’essence de ce que tu es. Quelle importance, si l’éternité t’attend ? Tu te réfugies dans des vérités révélées pour te persuader de ton immortalité. Tu vis dans une matérialité systématisée à l’extrême, un individualisme forcené qui guide tes pas, un univers de besoins consuméristes érigés comme seul horizon. Ta quête de l’argent est un Graal illusoire, ta soif de possession outrancière un fléau pour l’humanité, tes gaspillages un reniement de l’autre et de ton espace… N’as-tu pas conscience de ton inconscience ?

Écoute, petit homme…

Tu sais pourtant ce que tu fais. St-Exupéry te l’a dit : tu n’hérites pas de la terre de tes parents, tu empruntes celle de tes enfants. Mais tu préfères appliquer la maxime de la Pompadour : après, moi le Déluge… Ton égoïsme ne répond pas à cette question fondamentale : dans quel état transmettras-tu cette petite bille de terre à tes enfants ? Tu t’en moques, rejetant sur l’autre, les autres, les systèmes, le poids de tes défaillances, tes fuites, tes renoncements, tes bassesses.

La responsabilité collective n’est que la somme de responsabilités individuelles noyées sous des valeurs déshumanisées, exacerbées par des fossoyeurs dépourvus de moralité, asservis au non-sens, faisant l’apologie du plus fort, reléguant l’amour de ton prochain à un produit de consommation courante. Les trahisons de tes dirigeants ne sont que l’abandon de ta citoyenneté. Ton culte du jeunisme est un paravent derrière lequel la honte du vieillissement est cachée dans des mouroirs dépotoirs où s’inscrivent des fins de vie inutiles, faites d’isolement, de liens que tu coupes inconsidérément. Prends conscience de ta responsabilité, des bienfaits de l’expérience acquise par tes anciens. C’est ta chance, ton devoir.

Elle serait longue et infinie la liste de tes errements. Mais cela, tu le sais aussi. Responsable et coupable. Si tu étais parfait comme disait Voltaire, tu serais Dieu. Mais, sauf preuve du contraire, comme dieu reste un mirage, te voilà ramené au simple statut d’animal. Un animal de conscience, soit, mais un animal quand même…

Écoute, petit homme… 

Tu parles de progrès. Ce progrès qui progresse, malgré toi.

De plus en plus vite.

Tu as mis des millénaires pour inventer la roue. Des siècles pour concevoir l’imprimerie. Des années pour trouver des vaccins. Chaque jour, tu déposes des centaines de brevets d’invention. Ton sens créatif est infini. Un magnifique atout.

Regarde cet univers virtuel qui s’offre à toi. Le partage intellectuel, l’accès à la connaissance pour tous. Aucun auteur de Science-fiction n’avait imaginé Internet. Tout devient disponible, accessible. Interconnexions, intermédiations, intercommunications, interdépendances, le monde à portée de clics, pour peu que tu saches éviter les pièges de l’appropriation et de la censure. Regarde la science, l’univers des technologies, la médecine ouvrant des horizons sans souffrance. Tu vis, tu es ! Ne te fourvoie pas sur un autre chemin que celui du bonheur. Ne provoque pas cette catastrophe d’une spirale exponentielle t’emportant sur des chemins que tu ne maîtrises pas.

De plus en plus, de plus en plus vite.

Il est temps, reprends ton souffle, du recul, sinon la question n’est plus de savoir si tu iras dans le mur, mais de savoir à quelle vitesse tu t’y fracasseras.

N’oublie pas cette vérité première qui fait que l’harmonie, la richesse première d’une civilisation, se mesure par l’importance qu’elle met à s’occuper du plus faible, non dans l’apologie du plus fort, du « winner », de celui qui s’impose en ramenant son prochain à l’état de variable d’ajustement. 

Écoute, petit homme…

Le vent qui se lève. Ce souffle, c’est la liberté. Ne le sens-tu pas ? Qu’importe les vents mauvais, les malfaiteurs de l’humanité, les dés illusionnistes, les fossoyeurs des républiques, les valeurs profanées, les souffrances programmées, les tortures infligées, les massacres organisés, après les ténèbres, là, à portée de mains, la lumière !

Le monde gronde. De l’Afrique asservie à l’Asie qui rugit, en passant par le moyen Orient qui subit, tes frères et sœurs tendent la main. Ne les méprise pas. Le faible d’aujourd’hui est le fort de demain. La force d’aujourd’hui, la décadence à venir, le triste jeu des vases communiquant. Des voix montent, demandant simplement le droit de vivre dans la dignité. Juste de l’eau, de quoi manger, un lit, un toit, avec la salutaire rengaine du savoir lire, compter, écrire. Ton monde n’a jamais été aussi riche. Pourquoi acceptes-tu sans états d’âme, comme un mouton mené à l’abattoir, la main mise anachronique, éhontée, malfaisante, impitoyable, de quelques milliers d’humains au détriment de milliards d’autres ? Que ne comprends-tu pas ? Faudra-t-il que tu ailles les chercher dans leur tour d’ivoire pour leur faire rendre raison ? Sans eux ou contre eux ! Ne rentre pas dans leur violence qui leur ferait trop de joie. Mais ne renonce pas. Bats-toi ! Sans cesse, avec sagesse et raison, en gardant à l’esprit que la violence n’est que l’apanage du faible.

Le temps n’est plus au constat, mais au combat. Les armes dont tu disposes paraissent bien faibles faces aux cohortes médiatiques, militaires et policières imposées, aux contingents de communautarismes exacerbés. Tes armes sont celles de la raison, de l’intégrité, de la désobéissance, la dérision, l’humour, car n’oublie jamais que pour ces frères et ces sœurs égarés, comme le rappelle Julos Beaucarne : à force de vouloir péter plus haut que son cul, le cul prend la place du cerveau.

Instaure de nouveaux repères, reprends le chemin du partage, retrouve la confiance, l’enchantement de l’enfant, l’étrange alchimie de l’architecture des sens. Ton monde de demain sera celui que tu bâtiras. Une de tes principales vertus c’est ta capacité d’adaptation. Trouve pourquoi tu avances, tire profit de ce qui t’entoure. Construis avec envie et passion ce monde ne se résumant plus à une tribu, une ville, un département, une nation, un continent, mais à la terre entière.

De plus en plus, de plus en plus vite, de plus en plus loin.

Les états unis d’Europe d’Hugo sont déjà dépassés par les unions mondiales. Elles sont aujourd’hui celles des multinationales financières aux dents crochues. Lutte pour qu’elles soient celles des humains agissants, non plus en consommateurs destructeurs, en pions manipulés et asservis, mais en citoyens du monde, bâtisseurs, solidaires. Sois conscient que cet univers qui s’ouvre à toi n’est pas un fardeau, mais une chance, s’il s’érige sur le respect de l’autre et le sens du partage. Tous, ensemble.

Écoute, petit homme…

L’horizon, ton horizon s’élargit. Paradoxe que celui de rêver d’une humanité mondiale ramenée à une échelle humaine ? Le genre humain s’unit, avec la couleur métissée comme unique et vraie destinée. Tu t’interroges, doutes, mais pense aux frontières abolies sur l’autel d’un partage établi, à la fusion des deux hémisphères dans une seule entité, ta Terre, grain de poussière dans un univers mouvant et fuyant, ouvert sur des milliards de galaxies, que tu découvres comme un aveugle recouvrant la vue. Ton espace, tes perceptions changent. Pour un de tes frères replié sur soi, le refus, un immobilisme assassin et concentrationnaire, combien rêvent de cette chaîne d’union universelle unissant indifféremment les ethnies de tout pays, de toute origine, de toute couleur. Comme il est difficile, ce passage de l’infiniment petit à l’infiniment grand, horizon infini, face à toi, si petit. Comme il est difficile, le chemin de l’amour et du bonheur, mais tu le sais encore : tu es le propre artisan de ton malheur.

La vie est plus forte que la mort. L’amour, l’essence de ce que tu es. Crois en cette aube bienveillante où la lumière éternelle revient, chaque matin, dans la certitude d’un lendemain qui reste à écrire. Ton seul libérateur, c’est toi. Tu as le choix. Tes choix d’aujourd’hui sont ta vie de demain. Raisonne, aime, sois toi-même, responsable de ce que tu fais, de ce que tu dis. Tu es maître de ta vie, mais de ta vie dépend le sort de tous. Sois fort, libre, de bonnes mœurs, conscient que si le chemin du mal est aisé, celui du bien, de l’amour de tes frères et sœurs, est difficile, altruiste, désintéressé. C’est ce second qui te conduira, intégré à chaîne de l’humanité, au rayonnement et au bonheur. Cette marche est ardue. Il faut travailler, mériter, montrer, répéter, s’entêter… Au-delà des mots, l’exemple. Mais cela, tu le sais enfin.

Dans quelques siècles, quand la solidarité, le partage, la fraternité s’inscriront en lettres d’or, par nécessité, par l’opiniâtreté que tu auras montré à faire faire bouger les lignes, les frontières, l’espace, les générations, les familles humaines à venir regarderont avec ironie ton passé, tes règles du jeu sans fondement, tes religions, tes erreurs, ton ignorance, tes excès, ta folie. Si tu ne veux pas que le monde te juge, ne juge pas le monde, accepte-le, maîtrise le, dans le respect et cette valeur première : l’amour de tes frères et de tes sœurs. 

Va, petit homme, sur le chemin de ta liberté.

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